Vivre au travail : vulnérabilité, créativité, normativité

La revue scientifique Perspectives interdisciplinaires sur le travail et la santé (PISTES) vient de publier un dossier sur les rapports entre santé et travail et les déterminations actuelles de la vie au travail. Qu’est-ce que la santé ? Et comment l’aborder de manière à ne pas se contenter de découvrir uniquement les atteintes qu’elle est susceptible de subir au travail ?

 

Ce nouveau dossier a été réalisé un groupe pluridisciplinaire de chercheurs autour d’un projet commun : interroger les rapports entre santé et travail dans une perspective allant bien au-delà des cadres de références habituels. Le contexte actuel du travail marqué par la flexibilité, l’intensification ou l’individualisation a fait naître la montée de préoccupations relatives à la santé. Les nouvelles organisations et formes de gestion du travail rendent parfois celui-ci invivable. Si la problématique fait bien l’objet d’une mobilisation médiatique, politique et scientifique d'après les chercheurs, elle serait trop souvent perçue uniquement sous l'angle de la dégradation de la santé par le travail : stress, souffrance, harcèlement et risques psychosociaux.

 

La maladie : une vulnérabilité sociale et morale

Se basant sur une approche dialectique, ces derniers interrogent dans ce dossier les conditions et modalités du travail comme cause de vulnérabilité et opérateur de santé à travers différents articles. L'un d'entre eux, Maladies chroniques et travail, se focalise sur deux études centrées sur la vie au travail de 106 personnes atteintes d'un cancer ou du VIH. L'occasion pour les auteurs de montrer que la vie avec la maladie se présente comme une vie modifiée. La maladie place l'individu dans une position de vulnérabilité sociale et morale considérée comme potentiellement responsable de la réduction de la force productive, source d'imprévisibilité et de désordre. C'est également le cas du vieillissement, autre thème abordé dans l'article Les relations entre l’âge et le travail comme problème temporel, qui se fait l'écho à travers le temps du déclin des capacités adaptatives et productives.

 

Vivre bien, vivre mieux

Ce dossier a d'autre part conduit les auteurs à redéfinir le concept même de santé. Se sentir « moins bien » équivaudrait à un ralentissement de l'activité physique et psychique. A contrario, la santé permet un accroissement de l'activité, une diversification des compétences ou encore un multiplication des expériences. En d'autres termes, vivre bien et vivre mieux. Cette référence aux définitions de la santé comme normativité ou comme créativité où chacun est capable de faire appel à son propre jugement, s'oppose à l'idéologie des risques qui invite l'individu à suivre les recommandations des experts sachant ce qui est bon pour la santé de tous. Une vision utopique de la santé telle que promue par la définition de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

 

À chaque situation, sa singularité

Car selon les auteurs, la vie ne relève d'aucun schéma pré-établi. Si des modélisations extérieures tendent à imposer une norme, les modèles de vie au travail masquent la pluralité des situations qui existent. Chacune des contributions utilisées par les chercheurs explore ainsi cette singularité à l'instar de l'article Travail et santé chez les prostituées : entre imaginaire et réalité. Celui-ci explore le rapport entre santé et travail dans ce milieu et les stratégies de ces femmes pour vivre en bonne santé. Dans les normes sociales qui définissent la santé et la maladie, l'être humain garde ainsi l’initiative de son point de vue par la capacité de l’écart qu’il crée au sein des normes existantes.

 

Cette lecture des relations entre la santé et le travail sous l’angle de la vulnérabilité relève d’un double projet. Celui de réinterroger un point de vue qui ne verrait dans les relations santé-travail qu’un lien négatif et à sens unique, la dégradation de la santé par le travail. Mais aussi, les modèles de la santé au travail qui en découlent. Un dessein entreprit notamment au travers l'article Le travail et la « vie psychotique » construit sur la base d'une discussion entre santé et maladie psychique d’une part, plaisir et souffrance au travail part ailleurs. Ou enfin, sur le thème Normativité, grande santé et persévérance en son être qui pose la réflexion suivante : comment défendre la santé et, au-delà, la construire dans le monde du travail ?

 

Le dossier complet est disponible sur : http://pistes.revues.org/2884

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